mercredi 3 août 2011

Manet, inventeur de la modernité?



Lors de mes pérégrinations culturelles du mois de juin dernier, je suis passée, comme toutes bonnes étudiantes en Histoire de l'art qui se respectent par l'exposition Manet au Musée d'Orsay. L'utilité de ces propos est un peu dépassée, l'exposition s'étant terminée depuis le 17 Juillet. Cependant, un élan incontrôlable m'empêche de rester sur cette "fin", justement. Alors, Manet, inventeur de la modernité, soit. Le titre de cette exposition en lui-même ne cesse de m'interpeller. Il est évident que Manet a marqué dans une certaine mesure (et non des moindres, je le conçois) la modernité picturale de la fin du XIXème siècle. Par son incroyable maîtrise des citations (je pense notamment à celles de Titien , pour aller au plus simple), et évidemment les révolutions de l'espace pictural qui ont marquées son époque, Manet s'impose comme une figure majeure de cette modernité. De là à affirmer qu'il en est l'inventeur serait peut-être réduire des figures telles que celle de Cézanne, mais ce n'est qu'une contestation sans incidence. (tout comme affirmer Baudelaire comme "inventeur de la modernité" serait réduire Rimbaud à un simple successeur). Mon avis est certes contestable, mais j'ai toujours considéré que la modernité ne pouvait naître d'un seul homme, mais qu'elle était plutôt multiplicité des naissances, et des renaissances.
Mes souvenirs de cette exposition ont malheureusement connu les altérations du mois de juillet et mon appréciation sera alors limitée aux quelques impressions générales qu'il me reste. Le temps d'attente et la foule conséquente s'agglutinant devant les tableaux ne servent pas non plus un point de vue éclairant et objectif. L'exposition, plus que le choc d'une modernité absolue, retrace le cheminement vers la modernité à travers les influences diverses, et les bouleversements de l'époque créés par le Déjeuner sur l'Herbe et Olympia. Ces deux tableaux marquent un point central, une plaque tournante de la révolution picturale et cet effet est exactement rendu comme tel dans le parcours de l'exposition. On découvre alors que l'art devient critique, loin encore d'être critique de lui-même, il l'est de ses ancêtres et de ses règles, il est en voie de devenir réflexion sur l'art. L'exposition a le mérite alors de souligner les héritages des contemporains du peintres, des influences romantiques ainsi que certaines évasions dans les territoires impressionnistes. Manet se construit de nourriture contemporaine et de défis lancés aux anciens, défis parodiques, défis ironiques. Manet est aussi un artiste de son temps, et l'exposition évolue selon les influences extérieures, mondaines, l'influence d'un temps qui n'est pas statique.Nous regrettons peut-être que les réelles racines de la modernité s'effacent derrière les multiples évolutions, les multiples facettes de l'artiste.

Malgré l'attention magistrale et, j'ose le dire, un peu démesurée apportée aux deux chefs-d'oeuvre, l'inventeur de la modernité se dissout un peu dans ses diverses expériences picturales. Un ami m'a justement fait remarquer durant l'exposition (et je me fis pleinement à son propos) qu'une visite s'attardait sur un tableau d'inspiration impressionniste alors que trônait à sa gauche Sur la plage, où au delà de ces mêmes influences on trouve ici la disparition du sujet, l'effacement des visages. Le sujet n'est ni le paysage, ni les figures, mais bien l'absence de figures. Cette anecdote me porte seulement à souligner la légère négligence concernant les tableaux de la modernité. Dans quelles mesures un Manet est-il moderne? Et surtout sont-ils tous modernes? La modernité s'étend et se diffuse bien plus loin que l'Olympia, mais chez Manet, la modernité ne s'éparpille pas, elle se découvre par un acheminement de pensée sans interruption. Il nous manque peut-être dans cette exposition une explication autre que celle de l'esthétisme du choc, il nous manque l'explication des jeux de Manet: jeux de perspective, renouvellement du champ pictural, effacement du sujet jusqu'à sa disparition. Et pour cela, une absence cruelle se fait sentir: peut-être que Le Chemin de Fer, ou le Bar aux Folies Bergères auraient éclairés davantage cet aspect de la modernité chez Manet.
L'oeuvre de Manet n'en reste pas moins poignante, par delà sa fulgurante modernité sur le sujet pictural, on découvre un Manet dont la peinture se caractérise aussi par sa force suggestive et sa beauté parfois subversive. Beauté et force que je ne peux m'empêcher d'observer dans le Portrait d'Irma Brunner, (voir haut) loin de la modernité connue dans les tableaux précédemment cités, il ne cesse de me toucher par une approche de la féminité indépassable.

Les Vies Minuscules, Pierre Michon.

“Le mal aura fait son œuvre ; il sera devenu muet à l’automne, devant les tilleuls roux : dans ces cuivres que le soir ternit, et toute parole soustraite par la mort en marche, il aura plus que jamais été fidèle aux vieilles épaves lettrées de Rembrandt : nul dérisoire écrit, nulle pauvre demande griffonnée sur un papier n’aura corrompu sa parfaite contemplation. Sa stupéfaction n’aura pas décru. Il sera mort aux premières neiges ; son dernier regard l’aura recommandé aux grands anges tout blancs dans la cour ; on aura ramené le drap sur sa figure, aussi étonnée du peu de la mort qu’elle l’avait pu l’être du peu de la vie ; cette bouche sera close à jamais, qui s’était bien peu ouverte ; et à jamais immobile, intacte d’œuvre, refermée sur le rien de la lente métamorphose où elle a aujourd’hui disparu, cette main qui jamais ne traça une lettre.

(Pierre Michon, Vies Minuscules)


_ Etudiante en khâgne option Histoire de l’art, voici ici mes premiers pas timides dans la critique de mes tribulations culturelles, mes découvertes littéraires et mon admiration pour le spectacle vivant.

Il me semble nécessaire de débuter ces futiles considérations par une première impression. Je n’oserai faire une critique constructive de cet écrit, tant de nombreuses critiques diverses en ont fait l’éloge, ou le blâme. Il s’agit du premier livre que j’ai lu. Je ne parle pas ici de la lecture au sens propre du terme: la compréhension d’une suite de mots qui forment un récit plus ou moins intéressant et amenant un imaginaire à se développer, une réflexion. Les Vies Minuscules, de Pierre Michon, fût ma première réelle découverte de la littérature. L’apparente parenté, souvent avancée par la critique, de l’écriture de Michon avec celle de Proust, place ce dernier en position de Père, de predecesseur indépassable de toute écriture poétique. J’ai lu Proust bien avant de lire Michon, et comme de nombreuses petites férues de littérature (le féminin n’est pas à négliger dans mon propos), je suis une inconditionelle de l’écriture proustienne. Il est alors difficile d’expliquer ici l’influence qu’a eu sur moi la poésie (oui, car, à peu de chose près, il s’agit bien de poésie) de Michon.

Les Vies Minuscules, récit autobiographique, du moins si l’on s’en tient à des généralités littéraires, qui retrace ainsi le parcours de cet écrivain entre les lignes, ou devrais-je dire sous les lignes. Car il ne s’agit pas d’une autobiographie qui nous mène vers le destin, la découverte du mystère qui pousse une homme à écrire. Ici, c’est à travers des vies, les vies de petites gens qui ont croisées, partagées, troublées la Vie, celle de Michon, que se déroule l’oeuvre, qu’elle prend son envol. Ainsi, l’oeuvre se compose de nouvelles qui retracent, dans une chronologie qui nous semble rationnelle, les petits bouts de vie d’un camarade d’école, d’un prêtre déchu, d’une soeur disparue. Et, c’est seulement à travers ces courts récits que la Vie de l’auteur se dessine, qu’elle se déroule, elle apparaît entre les lignes où le « je » fait brièvement une apparition entre les déferlantes vagues du « il ». Michon, d’une façon presque surnaturelle, surgit des mots, surgit des Vies Minuscules qui lui font une vie, à lui. Nous cherchons dans son écriture les leçons qu’il aurait pu extraire de l’expérience des autres, nous croyons voir chez Michon, l’espace d’un instant, une forme de dépendance aux rencontres de sa vie. Peut-être son écriture se forme des mots empruntés à ces vies, ou plutôt de leur silence, de leur analphabétisme parfois, mais l’écriture de Michon n’en reste pas moins indépendante et libre de toute expérience antérieure, peut-être même de toute expérience humaine tant elle est pure (et nous voilà peut-être au point où tant de lecteurs se confrontent à l’incompréhension des mots, des phrases trop longues et des métaphores si poétiques qu’elles font à elles seules une poésie qui n’est plus le réel, qui est complètement anti-pongienne). Elle ne saurait pourtant étre dénuée de réalité, elle est la réalité, mais ici, la réalité est sublimée, elle est écrite. Le rapport s’inverse, Michon disparaît sous son écriture qui devient le seul point d’orgue de l’oeuvre, l’écriture donne la vie. En effet, ces « vies minuscules » n’existent que par l’écriture michonienne, qui leur donne en quelque sorte leur légitimité. Michon ne se cache pas du pouvoir hautain qu’il donne à sa prose, et dit lui même dans son oeuvre : « Son analyse interminable est grosse de rebonds imprévus qui lui font une vie à défaut de lui faire une autre vie; des disparitions l’accablent, des fuites, le bonheur ne vient pas; ou bien peut-être elle est morte et eût mérité une plus vaste Vie Minuscule. » (Vie de Claudette)

C’est peut-être ici le seul moment où Michon fait référence à l’Oeuvre même. Il donne à son écriture, l’espace d’un instant, la valeur de mérite. Il ne fait pas seulement revivre les personnages de son enfance, de sa vie d’adulte, il leur offre une autre vie, une vie littéraire. Se découvre alors un rapport de réciprocité incongru dans cette écriture. Michon donne la vie par la matérialité des mots, et les mots nous offre la sienne, du moins, nous dessine la sienne. Les mots ne sont pas soumis à la loi cruciale de l’anecdote, les mots vivent aux aussi, ont leur propre vie minuscule, ils sont travaillés, choisis, et poétisés dans une démarche qui semble presque flaubertienne. Je n’ai jamais autant ressenti la beauté d’une écriture, elle fût pour moi à la fois l’objet d’une concentration profonde face à la complexité étouffante de l’écrit, mais aussi l’atteinte d’une beauté qui se veut image d’un brouillon où fuse les mots et intensité du Verbe.