“Le mal aura fait son œuvre ; il sera devenu muet à l’automne, devant les tilleuls roux : dans ces cuivres que le soir ternit, et toute parole soustraite par la mort en marche, il aura plus que jamais été fidèle aux vieilles épaves lettrées de Rembrandt : nul dérisoire écrit, nulle pauvre demande griffonnée sur un papier n’aura corrompu sa parfaite contemplation. Sa stupéfaction n’aura pas décru. Il sera mort aux premières neiges ; son dernier regard l’aura recommandé aux grands anges tout blancs dans la cour ; on aura ramené le drap sur sa figure, aussi étonnée du peu de la mort qu’elle l’avait pu l’être du peu de la vie ; cette bouche sera close à jamais, qui s’était bien peu ouverte ; et à jamais immobile, intacte d’œuvre, refermée sur le rien de la lente métamorphose où elle a aujourd’hui disparu, cette main qui jamais ne traça une lettre.
(Pierre Michon, Vies Minuscules)
_ Etudiante en khâgne option Histoire de l’art, voici ici mes premiers pas timides dans la critique de mes tribulations culturelles, mes découvertes littéraires et mon admiration pour le spectacle vivant.
Il me semble nécessaire de débuter ces futiles considérations par une première impression. Je n’oserai faire une critique constructive de cet écrit, tant de nombreuses critiques diverses en ont fait l’éloge, ou le blâme. Il s’agit du premier livre que j’ai lu. Je ne parle pas ici de la lecture au sens propre du terme: la compréhension d’une suite de mots qui forment un récit plus ou moins intéressant et amenant un imaginaire à se développer, une réflexion. Les Vies Minuscules, de Pierre Michon, fût ma première réelle découverte de la littérature. L’apparente parenté, souvent avancée par la critique, de l’écriture de Michon avec celle de Proust, place ce dernier en position de Père, de predecesseur indépassable de toute écriture poétique. J’ai lu Proust bien avant de lire Michon, et comme de nombreuses petites férues de littérature (le féminin n’est pas à négliger dans mon propos), je suis une inconditionelle de l’écriture proustienne. Il est alors difficile d’expliquer ici l’influence qu’a eu sur moi la poésie (oui, car, à peu de chose près, il s’agit bien de poésie) de Michon.
Les Vies Minuscules, récit autobiographique, du moins si l’on s’en tient à des généralités littéraires, qui retrace ainsi le parcours de cet écrivain entre les lignes, ou devrais-je dire sous les lignes. Car il ne s’agit pas d’une autobiographie qui nous mène vers le destin, la découverte du mystère qui pousse une homme à écrire. Ici, c’est à travers des vies, les vies de petites gens qui ont croisées, partagées, troublées la Vie, celle de Michon, que se déroule l’oeuvre, qu’elle prend son envol. Ainsi, l’oeuvre se compose de nouvelles qui retracent, dans une chronologie qui nous semble rationnelle, les petits bouts de vie d’un camarade d’école, d’un prêtre déchu, d’une soeur disparue. Et, c’est seulement à travers ces courts récits que la Vie de l’auteur se dessine, qu’elle se déroule, elle apparaît entre les lignes où le « je » fait brièvement une apparition entre les déferlantes vagues du « il ». Michon, d’une façon presque surnaturelle, surgit des mots, surgit des Vies Minuscules qui lui font une vie, à lui. Nous cherchons dans son écriture les leçons qu’il aurait pu extraire de l’expérience des autres, nous croyons voir chez Michon, l’espace d’un instant, une forme de dépendance aux rencontres de sa vie. Peut-être son écriture se forme des mots empruntés à ces vies, ou plutôt de leur silence, de leur analphabétisme parfois, mais l’écriture de Michon n’en reste pas moins indépendante et libre de toute expérience antérieure, peut-être même de toute expérience humaine tant elle est pure (et nous voilà peut-être au point où tant de lecteurs se confrontent à l’incompréhension des mots, des phrases trop longues et des métaphores si poétiques qu’elles font à elles seules une poésie qui n’est plus le réel, qui est complètement anti-pongienne). Elle ne saurait pourtant étre dénuée de réalité, elle est la réalité, mais ici, la réalité est sublimée, elle est écrite. Le rapport s’inverse, Michon disparaît sous son écriture qui devient le seul point d’orgue de l’oeuvre, l’écriture donne la vie. En effet, ces « vies minuscules » n’existent que par l’écriture michonienne, qui leur donne en quelque sorte leur légitimité. Michon ne se cache pas du pouvoir hautain qu’il donne à sa prose, et dit lui même dans son oeuvre : « Son analyse interminable est grosse de rebonds imprévus qui lui font une vie à défaut de lui faire une autre vie; des disparitions l’accablent, des fuites, le bonheur ne vient pas; ou bien peut-être elle est morte et eût mérité une plus vaste Vie Minuscule. » (Vie de Claudette)
C’est peut-être ici le seul moment où Michon fait référence à l’Oeuvre même. Il donne à son écriture, l’espace d’un instant, la valeur de mérite. Il ne fait pas seulement revivre les personnages de son enfance, de sa vie d’adulte, il leur offre une autre vie, une vie littéraire. Se découvre alors un rapport de réciprocité incongru dans cette écriture. Michon donne la vie par la matérialité des mots, et les mots nous offre la sienne, du moins, nous dessine la sienne. Les mots ne sont pas soumis à la loi cruciale de l’anecdote, les mots vivent aux aussi, ont leur propre vie minuscule, ils sont travaillés, choisis, et poétisés dans une démarche qui semble presque flaubertienne. Je n’ai jamais autant ressenti la beauté d’une écriture, elle fût pour moi à la fois l’objet d’une concentration profonde face à la complexité étouffante de l’écrit, mais aussi l’atteinte d’une beauté qui se veut image d’un brouillon où fuse les mots et intensité du Verbe.
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